Un dialogue improbable : Derrida et l'herméneutique

La communication au cours de la conférence "L'influence de l'ouvre de Derrida sur la pensée contemporaine", Prague, 17.-18. mars 2005. La version tcheque est ici. Veillez pardonner quelques fautes des accents a cause du web code des lanques slavoniques (win-1250).

Mon propos essaie de soutenir la these suivante : le dialogue avec la déconstruction est d'une valeur hautement significative mais il n'a aucun sens. Pour faire la différence entre herméneutique et la pensée de Jacques Derrida il faut évoquer une rencontre importante qui eut lieu a Paris en 1981. Le représentant de l'herméneutique, Hans-Georg Gadamer, déclara a la fin du débat que l'objectif n'était pas atteint. Derrida, a son tour, qualifia l'échange avec son interlocuteur allemand par l'expression " débat improbable " (MICHELFELDER,1989:52). Quel type d'improbabilité est-il évoqué ici? Aucune animosité personnelle n'empechait Gadamer et Derrida de s'entretenir sur des questions importantes. Ce ne fut que la mort de Gadamer en 2002 qui mit fin a leur amitié. Et pourtant, dans un hommage a Gadamer, son ami de cour se demanda publiquement a l'université de Heidelberg, s'il pouvait sans exagération parler d'un dialogue.

"En parlant de dialogue, je me sers ici d'un mot dont j'avoue qu'il restera longtemps, pour mille raisons, bonnes ou mauvaises, dont je vous épargnerai ici l'exposé, étranger a mon lexique, comme une langue étrangere, dont l'usage appellerait des traductions inquietes et précautionneuses." (DERRIDA,2003:13)

Son hommage rejoignait l'évaluation de Gadamer, qui a fin de sa vie confirma l'incapacité de la déconstruction de mener un discours.

"C'est la une question préponderante : Derrida peut-il vraiment mener un entretien ? Il se peut que sa maniere soit tout simplement incompatible au dialogue. " ("Die Frage ist, ob Derrida eigentlich ein Gespräch führen kann. Es könnte ja so sein, dass die Art seines Denkens dies ausschließt.") (DUTT, 1995:43)

Le différend évoqué n'appartenait qu'a Derrida et Gadamer, comme deux amis engagés dans un discours impossible a mener a terme. Mais, cette impossibilité singuliere d'arriver a un entendement final conduit a un message universel. L'absence de dialogue représent un phénomene particuliérement digne d'observation. Si l'on peut certainement analyser les postulats de la déconstruction, on ne peut pas dialoguer avec elle. Telle est la différence majeure entre herméneutique et déconstruction dont témoigne le discours impossible. Elle postule une maniere de penser qui exclut tout discours en tant qu'évenement du logos qui médiatise des opinions partielles afin de les mener vers un surplus de sens.

1. La déconstruction n'est pas une science post-structuraliste

Il y a d'abord un malentendu a dissiper : l'herméneutique peut sérieusement analyser la déconstruction, mais uniquement a la condition qu'il s'agisse d'un courant philosophique. La déconstruction n'est pas une science régionale. Elle se présente comme une épistéme holistique, un savoir qui traite l'acte de pensée jusqu'au bout. Au contraire, le structuralisme se définit par rapport a un sujet précis : que ce soit le systeme sémiotique d'Umberto Eco, ou la phonologie d'une langue parlée de l'École de Praque, ou encore les unités littéraires organisées dans un chaîne syntagmatique de Vladimir Propp ou de Roland Barthes, voir du discours scientifique qui se dote de la puissance sociale de Michel Foucault. Les sciences ainsi énoncées sont définies par une mise en structure spécifique - c'est-a-dire par une organisation des écarts différentiels entre les unités analysées dont la signification dépend de leur position a l'intérieur du systeme. Prenons un exemple célebre du post structuralisme. La naissance de la clinique apparut au moment ou le savoir médical s'organisa autrement par rapport au passé. La représentation classique de la folie comme un délire, comme une parole vide de sens fut brisée par une rupture qui instaura un nouveau discours scientifique. Le savoir symbolisé par l'hôpital mental présentait la folie comme la figure d'un désordre des facultés psychiques ou d'un trouble cérébral. L'exemple pris de l'archéologie du savoir définit le post-structuralisme dans son ensemble. Il analyse un territoire soigneusement délimité du savoir, comme chez Foucault dans les sciences sociales. Étant une pensée d'une valeur incontestablement philosophique, la déconstruction refuse de s'enfermer dans un univers structuraliste définit par un savoir partiel. Il faut s'approcher de la déconstruction sous l'impératif d'une équité herméneutique : c'est pourquoi c'est une philosophie et non un savoir spécialisé du type post-structuraliste.

2. La singularité de la grammatologie

La premiere approche sépare la déconstruction du courant structuraliste, qui reste toujours partiel, a cause de sa limitation épistémologique. Mais Derrida se distingue aussi de toutes les philosophies classiques. Tout d'abord de la phénoménologie transcendantale. L'analyse derridienne de la signification chez Edmund Husserl refuse d'accepter le concept d'existence " immédiatement présente a soi " qui est " la conscience vivante " (DERRIDA,1967a:48). Husserl tient la conscience intime du temps pour une présence purifiée de la pensée. Derrida montre qu'il s'agit d'une erreur, car la derniere couche de notre conscience est constituée par un acte de signification. La pensée n'est jamais pleinement chez soi : la rétention husserlienne est au fond une représentation du passé qui remplit un lieu vide du présent vivant. Ce refoulement du signe chez Husserl instaure une illusion du présent absolu, qui se passe d'une médiation significative. Derrida dénonce le mythe de la phénoménologie transcendantale située dans un présent pur ou la conscience se trouve pleinement chez soi. Citons les lignes les plus importantes du traité La voix et le phénomene qui instaure le mouvement de la déconstruction.

"Le présent vivant jaillit a partir de sa non-identité a soi, et de la possibilité de la trace rétentionelle. Il est toujours déja une trace. Cette trace est impensable a partir de la simplicité d'un présent dont la vie serait intérieure a soi. Le soi du présent vivant est originairement une trace. (...) Il faut penser l'etre-originaire depuis la trace et non l'inverse." (DERRIDA,1967a:95)

L'auteur du manifeste est un phénoménologue exact et perspicace. La présence de soi a soi s'avere impossible a atteindre car elle est de l'ordre de la signification médiatisée. La présence est a jamais substituée par le signe. Le sujet est reconduit a soi par le présent reconstitué symboliquement. Ainsi Derrida est un phénoménologue, simplement différent de Husserl. L'ordre de l'immédiateté absolue appréhendée dans un acte de l'intuition pure appartient au mythe philosophique.

Deuxiemement, la déconstruction s'écarte de l'herméneutique du Dasein caractérisé par la différence ontologique entre l'etre et l'étant. Heidegger pense la différence ontologique grâce a la production du sens dans le discours. Derrida analyse cette différence différemment. L'espace vide entre les mots renvoie a la trace (gramme) qui produit l'entrecroisement des significations (textus). Le livre De la grammatologie décrit cet espace invisible qui ponctue " le temps mort " entre les mots prononcés ou écrits (DERRIDA,1967b:99). Le moment de suspension de la signification entre les mots ou entre les lignes renvoie a l'économie productrice du sens. La présence du sens se manifeste (est " disséminée ") dans le temps mort des lignes blanches. Le sens se constitue dans le sillage de la trace qui est aussitôt biffée et refoulée dans l'apparition du sens. La lettre parle au fond des lignes blanches. La présence du logos fait oublier le travail discret de la dissémination qui opere dans la figure de l'archi écriture. La grammatologie découvre le préjugé fondamental du logocentrisme. Ainsi la dévalorisation de l'écriture est liée a l'idée de la présence immédiate du sens primordialement donné dans la langue parlée.

"L'essence formelle du signifié est la présence, et le privilege de sa proximité au logos comme phone est le privilege de la présence." (DERRIDA,1967b:31)

La déconstruction examine le phénomene de la prétendue primauté du mot sur la lettre, depuis Platon: "Tout grapheme est d'essence testamentaire." (Ibid., p. 100) Si on accepte l'économie de l'archi-écriture comme la base de la signification, la structure téléologique du langage axée sur la présence du sens dans la parole est alors mise entre parenthese. La présence du sens n'est pas niée, mais seulement contestée - déconstruite si vous voulez - en tant que premiere couche de l'intériorité, ou le logos est pleinement chez soi.

On peut aussi se demander, si la lecture derridienne correspond a l'intention du fondateur de la phénoménologie. Comme Jean Greisch qui donne des bien exemples précis (Ideen I, § 100) pour montrer que l'interprétation de Derrida ne respecte pas assez l'intention du texte commenté, par exemple a propos de la galerie du Dresde (GREISCH,2000:96). L'herméneutique reste dés le début critique vis-a-vis de la déconstruction. Jean Greisch rejoint ainsi la position sceptique de Gadamer. C'est précisément cette impossibilité qu'il faut examiner de plus pres.

3. La genese d'un conflit inévitable

L'argument principal contre l'herméneutique se trouve dans l'analyse de la figure nommée " héliotrope " (DERRIDA,1972a:292). Derrida analyse le mythe de l'authenticité du langage philosophique a partir de la métaphore. Le discours de Platon et Aristote préfere le nom a la métaphore. La " mythologie blanche " de la métaphysique occidentale indique que le logos est devenu son mythe fondamental (ibid., p. 254). Le primat de la voix sur la lettre concerne la métaphysique dans son ensemble, y compris l'herméneutique. La primauté du nom univoque confirme la téléologie cachée du langage philosophique. Il se situe dans la présence du sens immédiat qui permet la philosophie de classer la métaphore dans la poétique et de l'exclure ainsi du royaume de la pensée exacte. La déconstruction du nom propre trace la pensée métaphysique vers son mythe fondateur. Il raconte depuis Platon comment la philosophie se tourne vers le soleil de la vérité. Ce mythe préside le transfert du sens dans les figures des tropes (métaphore, métonymie, catachrese etc.). Derrida montre que la métaphysique est elle-meme métaphorique. Ce travail caché de l'héliotrope permet a la métaphysique de classer les significations a partir de la primauté du nom propre. L'économie de ce classement est fondée sur la capacité du langage a faire de la dissémination, c'est-a-dire le déplacement incessant de la signification et du sens (ibid., p. 295). La métaphore et le nom propre se manifestent en tant que résultat d'un proces de la différence. La parole de la philosophie n'est pas la premiere dans l'ordre du discours, car il n'y a pas de présence originaire du sens dans un nom univoque ou dans un concept. Ainsi le primat du sens dans la philosophie semble radicalement déconstruit. Son collegue qui enseigne a l'Institut catholique de Paris voit bien l'enjeu global de la grammatologie.

"La confrontation entre l'herméneutique et la grammatologie est inévitable : l'herméneutique n'est pas une science régionale de l'interprétation, la grammatologie n'est pas la science régionale de l'écriture." (GREISCH,1973:159)

Le penseur français est mieux renseigné sur la nature de la déconstruction que Gadamer qui tient la pensée de Derrida en dehors de philosophie. Gadamer utilise le mot " Textlingvistik " pour exprimer sa distance a la grammatologie (GW 8,248). Selon Gadamer, la "linguistique" derridienne traite uniquement de l'aspect technique du mot. Mais Gadamer traite aussi la déconstruction a titre philosophique car il la prend tres au sérieux. Les deux penseurs critiquent le concept de la grammatologie comme une dévalorisation du sens. La déconstruction est incompatible avec l'herméneutique qui insiste sur la prédominance du sens dans l'existence humaine. La différence entre les deux modes de pensée semble donc insurmontable.

4. Distinguer pour séparer

Une conclusion inévitable s'impose : on ne peut pas dialoguer avec la déconstruction. Elle est possible uniquement dans la figure du soliloquio - comme un monologue dans lequel la pensée explore les possibilités ultimes de son fonctionnement langagier. La déconstruction se fonde sur une réflexivité extreme du sujet : il se pose en dehors du temps historique, a l'extérieur de sa propre mort, il est sourd a l'appel, au sens évoqué par la présence réelle de l'autre. Dans la perspective d'herméneutique, ce sont des conditions nécessaires du discours véritable. On peut certainement objecter que le texte présente un dialogue écrit qui n'a pas besoin de la parole. Mais cette lettre est toujours incorporée dans l'acte de lecture - comme le montre admirablement " la triple mimesis " dans Temps et récit (RICOEUR,1983:85-129). Derrida renonce a lui-meme en lisant ou en écrivant. Kierkegaard décrit ce type de penseur sous la figure d'un savant distrait. En analysant l'existence par la logique absolue (Hegel) ou d'une maniere délibérément détachée de sa propre existence (Derrida), on se situe en dehors de sa propre condition humaine. C'est possible au niveau théorique mais jamais au niveau de la vie réelle. C'est la ou se poursuit un dialogue entre deux amis.

Derrida engagé dans un dialogue post-mortem avec Gadamer semble confirmer cette conclusion. Il parla pendent beaucoup d'années avec son ami sans arriver au sens. Apres la mort de Gadamer Derrida poursuivra le dialogue comme il le déclara a Heidelberg en 2003. La déconstruction est capable de déconstruire la mort pour y trouver l'économie de la signification. Mais, un monologue significatif ne fait pas le dialogue. Un échange véritable mene le jeu de la signification vers le sens. Si on refuse la prédominance du sens en tant que mythe du " signifié transcendantal " (DERRIDA,1972b:31), l'entendement est interrompu. Cette interruption est significative : elle rend le débat non seulement " improbable " mais tout court impossible. Cette vérité herméneutique concerne Derrida lui-meme - un penseur irrévocablement mort et pourtant si significatif de notre époque. Aucun mortel ne peut déconstruire sa propre mort, l'exposer au jeu de la différance. Derrida n'a pas déconstruit sa maladie douloureuse qui le portait vers le destin de tout vivant. Il rencontra sa mort avec une équité stoique, presque héroique. En se donnant la mort, il donna un sens ultime a sa vie. Son incapacité de mener un dialogue est maintenant définitive. In fine, elle appartient a l'ordre de l'Autre. En faisant la derniere déconstruction - cette fois-ci de sa propre chair - Jacques Derrida démontra la limite ultime de sa pensée, essentiellement singuliere.

Praque, 2005
Václav Umlauf, Ph.D., MTh



Littérature

DERRIDA, JACQUES,
(1967a) La voix et le phénomene. Introduction au probleme du signe dans la phénoménologie de Husserl, Paris, Presses Universitaires de France.
(1967b) De la grammatologie, Paris, Les Éditions de Minuit.
(1972a) Marges de la Philosophie, Paris, Les Éditions de Minuit.
(1972b) Positions, Paris, Les Éditions de Minuit.
(2003) Béliers. Le dialogue ininterrompu : entre deux infinis, le poeme, Paris, Galilée.

DUTT, CARSTEN (Hrsg.), Hans-Georg Gadamer im Gespräch, Heidelberg, Universitätsverlag C. Winter, 1995.

GADAMER, HANS-GEORG, (GW): Gesammelte Werke 1-10, Tübingen, Mohr Siebeck, 1985-1995.

MICHELFELDER, DIANE - PALMER, RICHARD (Eds.), Dialogue and Deconstruction: The Gadamer-Derrida Encounter, Albany, State University of New York Press, 1989.

GREISCH, JEAN,
(1973): La crise contemporaine. Du modernisme a la crise des herméneutiques, Paris, Beauchesne.
(2000): L'arbre de vie et l'arbre du savoir. Le chemin phénoménologique de l'herméneutique heideggérienne (1919 - 1923), Paris, Éditons du Cerf.

RICOEUR, PAUL, Temps et récit I, Paris, Seuil, 1983.



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